Rechercher dans le site
http://cyber-langues.fr/spip.php?article313

Le numérique permet-il de mieux atteindre les objectifs de l’enseignement des langues ou de les redéfinir ?

Francis Goullier

samedi 7 septembre 2013

L’objet de l’intervention est, comme le titre l’indique la relation entre les objectifs de l’enseignement des langues vivantes et les méthodologies de mise en œuvre de cet enseignement.
Les démarches pédagogiques, les formes sociales de travail, les matériaux linguistiques utilisés, les évaluations et les équipements entretiennent entre eux des relations complexes sur lesquelles interviennent de façon significative les représentations collectives ou personnelles sur l’usage et l’apprentissage des langues.
Dans cet ensemble, l’apport des technologies de l’information et de la communication a longtemps été considéré sous le seul angle des équipements, avec certes des effets sur les formes sociales de travail, sur les matériaux accessibles et sur les démarches. Il est largement reconnu que ces technologies offrent des possibilités nouvelles d’atteindre les objectifs de la discipline.
Pour examiner dans un premier temps cet aspect, il convient sans doute de revenir sur ce que sont les objectifs de l’enseignement des LV.

Ce questionnement pourrait paraître inutile, tant ces objectifs sont largement identifiés aux niveaux de compétences fonctionnelles fixés dans les programmes des différents niveaux de classe (A1, A2, B1, B2 ou C1). Cette référence à l’échelle de niveaux du Cadre européen commun de référence pour les langues, pour être réellement comprise, doit cependant s’accompagner d’une réflexion didactique et pédagogique sur la notion de « profil linguistique » différenciant les niveaux de compétences atteints dans les différentes activités langagières, complément indissociable de l’échelle de compétences du CECRL. Ceci pose le défi pédagogique majeur d’une prise en compte, pour toute progression, du niveau réel individuel des élèves. Il apparaît de toute évidence que l’un des apports des technologies modernes d’éducation est de permettre de relever de défi d’une individualisation du travail en langue dans le cadre d’un enseignement collectif.
Il convient également de rappeler à cette occasion que les descripteurs de compétences listés dans cette échelle de niveaux ne sont pas les objectifs en soi même mais décrivent les savoir-faire observables permettant de diagnostiquer que le locuteur a atteint le niveau concerné. Ceci nous renvoie à un malentendu possible à propos de « l’approche actionnelle » : en milieu scolaire les tâches communicatives confiées aux élèves doivent être au service de compétences linguistiques ou pragmatiques clairement identifiées par l’enseignant. Cette exigence vaut naturellement aussi pour l’usage des technologies.

Le second volet des objectifs de l’enseignement des langues réside dans l’importance des compétences culturelles et interculturelles. Il ne suffit pas de confronter les élèves à des faits culturels pour qu’ils développent une compétence culturelle. Le passage de l’expérience à la compétence suppose le repérage, la verbalisation et l’explicitation avec l’aide de l’enseignant. Cette démarche est particulièrement importante en ce qui concerne la compétence interculturelle, c’est-à-dire le développement de la capacité d’interagir de façon positive et bienveillante mais, aussi, responsable et critique envers toute forme d’altérité. La relation entre les échanges collectifs avec l’enseignant et le travail à l’aide des technologies prend ici une autre forme que dans le cas du développement des compétences fonctionnelles évoquées plus haut.

La mention de la compétence interculturelle renvoie à l’une des compétences du Socle de connaissances et de compétences et de culture qui liste certaines des responsabilités des enseignants envers l’ensemble des élèves.
A propos des langues vivantes, la référence au Socle se limite souvent, à tort, à l’exigence de maîtrise du niveau A2 dans une des langues enseignées. Mais, en elle-même, cette exigence pose de façon particulière le rôle des enseignements de langue. Elle induit en effet une question : quel professeur de langue est concerné ? Le choix laissé aux élèves de la langue étrangère parmi celles enseignées dans l’établissement indique clairement que tous les professeurs de langue, membres de l’équipe pédagogique, partagent la responsabilité de l’accès des élèves à cette exigence posée par le Socle, quelle que soit la langue choisie par l’élève. L’un des apports du CECRL à la didactique des langues vivantes consiste dans la prise de conscience de l’importance, pour le développement des compétences en langue, de l’acquisition de compétences et savoir faire qui ne sont pas directement liés à une langue particulière. Les compétences générales (savoir être, savoir faire, savoir apprendre), tout comme les stratégies communicatives, se construisent progressivement à travers tous les apprentissages langagiers.
Cette idée est d’ailleurs exprimée dans le Socle où il est précisé que tous les élèves doivent avoir acquis la capacité à « mettre en relation les acquis des différentes disciplines et [à] les mobiliser dans des situations variées ». Cette capacité est l’une de celles qui définissent la compétence résumée sous l’intitulé « l’autonomie et l’initiative ».
Il apparaît bien ici que le rôle des technologies de l’information et de la communication ne se limite aucunement au développement de la maîtrise d’une langue mais concerne tout autant l’apprentissage progressif de l’autonomie et l’acquisition de stratégies. Cet aspect n’est pas nouveau ; des logiciels datant des années 1980 (par ex. : Echolangues et Baclangues) avaient déjà à cette époque commencé à explorer cette voie.

Les réflexions actuelles sur l’enseignement des langues vivantes mettent en évidence que deux nécessités devraient être prises en compte de façon délibérée :

  • soigner la motivation es élèves, en portant une attention toute particulière à leur permettre à tous de faire l’expérience de la réussite dans l’utilisation de la langue qu’ils apprennent ;
  • augmenter la présence des langues dans l’environnement. Elles interrogent naturellement les priorités données à l’usage des technologies pour l’apprentissage des langues  L’un de leurs mérites évidents est de pouvoir augmenter le temps d’exposition des élèves à la langue et de faciliter un usage authentique de la langue. La recherche d’efficacité devrait conduire à ne jamais dissocier cet objectif de la réflexion sur les conditions de la réussite dans ces rencontres et usages de la langue. Ceci devrait progressivement nous amener à réfléchir de façon plus intense à l’articulation entre l’enseignement à proprement dit et le travail personnel demandé aux élèves en liaison avec ces technologies.

Pour résumer ce qui précède, il apparaît que les technologies peuvent représenter une aide efficace si elles savent se mettre au service des objectifs de l’enseignement des LV. A cette condition, elles permettent de façon évidente des avancées significatives en ce qu’elles
- permettent de faire progresser les élèves dans des situations qui échappent au contrôle direct de l’enseignant ;
- facilitent l’individualisation des démarches, très difficile dans des formes sociales de travail plus traditionnelles.

Il serait cependant injuste de ne voir dans ces technologies que des équipements rendant plus crédibles, car compréhensibles, tous les objectifs de la discipline. Elles introduisent progressivement de nouveaux objectifs complémentaires.
On pensera naturellement immédiatement à l’apprentissage par les élèves de l’usage des technologies elles-mêmes à travers leur utilisation dans les différentes disciplines.
Il convient également d’engager une réflexion sur les savoir faire spécifiques exigés des élèves lors de l’emploi de ces technologies pour l’apprentissage des langues, comme par exemple l’apprentissage de l’usage le plus pertinent de la régulation de l’écoute de documents en langue étrangère à l’aide d’un baladeur.
Dans une autre perspective, les réflexions actuelles sur les descripteurs de compétences en langue font apparaître le besoin de mieux prendre en compte la maîtrise de l’interaction écrite, mode spécifique de communication par le biais de certaines technologies.
Enfin, il me semble que les usages des technologies, en particulier dans les échanges virtuels avec des établissements ou élèves étrangers, ouvrent des perspectives nouvelles permettant d’intégrer dans l’enseignement des langues vivantes un nouvel objectif qui pourrait devenir central : l’éducation des élèves à la mobilité.

Francis Goullier
29 août 2013


Navigation